Jo

Jo

– « Balance pas ta canette là ! »

La petite boîte métallique reflète la lumière, frôle le réverbère, disparait dans la nuit sans faire de bruit, dans l’herbe fraiche d’Ardmore Park. « Y’a des gosses qui jouent ici ». Je distingue à peine la poubelle recouverte de détritus immondes, certains non identifiés. Je ramasse quand même la canette, pas la peine d’en rajouter. Je retourne vers elle, regarde de loin ses bras frêles, garrotés dans son perf trop serré, une bonne taille en dessous. Parfois deux. Du 14 ans. Noir, ses cheveux, ses yeux, je l’observe du coin de l’œil, on dirait Keith Richards. Ses jambes allumettes ont la tremblote, je me demande si elle a mangé aujourd’hui. Elle veut rester maigre, avoir ce look méchant. Elle crame la semelle de ses rangers avec son briquet, elle va foutre le feu si ça continue. J’ai envie de lui balancer un seau d’eau.

Ah Jo. A cran. Toujours à cran. Son état permanent. Elle veut se tirer d’ici. On veut tous se tirer d’ici, Jo. Fuir l’ennui mortel de ce bled. Par tous les moyens. Et toi, tu en as un. Un sacré bon. Elle va devenir célèbre, je le sais. Bon, ce mec lui a posé un lapin aujourd’hui, ce n’est pas la première fois, d’accord… Des soi-disant manager, y’en a des tonnes, ça court les rues même. Mais un vrai…un sérieux…Qu’est-ce qu’il viendrait foutre à Wynnewood. Trop louche ce type. Je suis sûr qu’il a eu les jetons. Elle lui a fait peur. Jo, elle a les crocs, faut rien lui promettre, cette fille, c’est pas du gâteau. Elle oublie rien. Ce que tu lui dis, un visage, un rencard, un riff, un jam, un bon rad pour jouer, un local pour répéter. Elle te saute à la gorge et te lâche plus, comme elle lâche jamais sa gratte, elle dort avec.

Jo, c’est une barje. Petite, elle était comme ça déjà. Impatiente, nerveuse. Elle mordait les fayots, décoiffait les princesses, tapait les morveux, insultait les premiers de la classe. Elle rackettait pour des baskets, des bracelets en cuir noir. Faire du troc avec elle, c’était risqué, une affaire sérieuse, « t’ar ta gueule » si tu l’arnaquais. Je la connais par cœur, c’est comme ma sœur. Je me suis toujours senti bouseux à côté d’elle. Pourtant, toute aussi mal lotie que moi question parents, même si les siens n’étaient pas des fermiers, ils ne s’occupaient pas d’elle et préféraient la picole. D’ailleurs, je lui dis toujours, «c’est la bière de tes vieux qui coule dans tes veines ». Au collège, tout le monde la traitait de folle. A tel point qu’elle se croyait vraiment cinglée. A Wynnewood, quand t’es différent, – tu es – cinglé.

Je ne connais rien de la vie. Tout ce que je sais, c’est Jo qui me l’a appris. Mon premier joint, ma première cuite, mon premier vinyle volé au bazar du centre, chez Meg, cette vieille taupe. Comment rentrer sans payer au concert, boire une Bud et se tirer en courant. Depuis combien de temps ça dure notre histoire…Une éternité. Je me sens tellement vieux. L’ennui, ça vous file des rides, des cheveux blancs. Pas envie de rester dans ce trou toute ma vie. Pourrir chez mes vieux, les voir mourir, les enterrer ici. Creuser leur tombe et la mienne avec. Enterré vivant avec eux, je le suis déjà, dans cette bicoque, ce taudis. Un mort vivant. D’ailleurs, c’est mon surnom : Zomb.

Jo, elle va partir. Devenir une star. Je m’accroche au comptoir, à cette pensée, pour tenir. J’en suis à combien de bières ? Quelqu’un n’arrête pas de payer des tournées. Un type bizarre, maquillé, foulard vert noué serré au cou, collant rouge, bottines lézard, on peut difficilement le rater, sur la piste, il est le seul déguisé, un perroquet dans la jungle punk des perfectos noirs. Méga différent donc méga cinglé. C’est lui qui rince notre soirée apparemment, Jo m’a dit : « Bouge pas d’ici » et elle a disparu avec lui. Elle m’a hurlé son nom à l’oreille, entre deux sifflements stridents, j’ai juste compris qu’il était producteur. Encore un soi-disant manager. Les lumières soudain floues, brillent fort, m’aveuglent, les bouteilles tournent avec les verres, mes pieds s’enfoncent dans le sol, je vais me casser la gueule. Tout le monde s’accroche à quelque chose. Moi, c’est à Jo. Eux, ici, ils s’accrochent aux corps mouillés dégoulinant de sueur, aux épaules nues des filles, aux promesses chuchotées dans le noir…conversations minables…Quand t’arrives à t’entendre : les enceintes crachent du punk électrisant, assourdissant, le son est très mauvais, t’explose les tympans. Toute la jeunesse déglinguée de Wynnewood se retrouve le samedi soir, dans ce club digne de ce nom, le seul de la ville, qui laisse entrer brebis galeuses, visages pâles, jeans et bras troués.

The Modern Lovers. Connais pas. Il les produit donc et ça marche, celui-là c’est un vrai. Oublié les soi-disant. Je suis embringué malgré moi, avec Jo, dans la caravane de ses vieux, avec ce type et leur futur groupe au grand complet. Que des filles. C’est l’originalité. Enfin, manque une chanteuse. Son audition est pour ce soir, ils l’attendent d’une minute à l’autre. Je me sens comme un cheveu sur la soupe, rien à faire ici. Elle a insisté, pas envie de lutter, Jo, elle gagne toujours. Elle prend bien la tête surtout mais ce Fowley…il est coriace, la bataille va être rude, dans le genre tordu, y’a pas mieux. Si elle veut que je fasse l’arbitre dans leur combat, c’est mal barré, jamais rencontré un fou furieux de ce niveau.

On est à l’étroit, il enchaine les clopes, ça devient vite intenable. Faut jouer quand même, tout donner, lui montrer ce qu’elles ont dans le bide. Je mate ces bottines lézard, ça doit coûter un max. Il a aussi du vernis rouge aux ongles. Son regard est magnétique, difficile de l’éviter. C’est pourtant ce que j’essaye de faire, je me cale dans un coin, au fond de ce sinistre local, pour ne plus le voir et l’entendre débiter ses conneries. Je me laisse envahir par la musique, leur rock est noir, dur et profond, la puissance des guitares me compresse le corps, je suis au comble de l’excitation, presque en transe. Hypnotisé. Jo se métamorphose sous mes yeux en guitar-hero. Je rigole doucement en imaginant ce qu’elle a dû raconter comme bobards à ses vieux pour avoir la caravane.

Ce n’est rien comparé à ce qui allait suivre. Le gourou lève la main subitement et leur fait signe d’arrêter. Quelqu’un frappe à la porte qui s’ouvre doucement. Le dernier élément arrive, passe la tête, elle est blonde, de grands yeux clairs, petite, mince et surtout très jeune. Quel âge a-t-elle bon sang ? Je m’attends à la voir poser son cartable et son goûter. Carrément gênant. J’ai envie de lui crier de se tirer en courant ! Son joli sourire va vite disparaître au cours de la soirée. Elle s’avance et ferme la porte derrière elle. Trop tard. C’est presque le début de la fin, j’ai pensé. Elle dit – « Salut » dans un souffle. Elle va chanter ? J’ai l’impression de lire cette question sur tous les visages décomposés. Personne ne lui répond. Fowley a envie de rire. C’est dégueulasse. De la main et du menton, il lui indique les autres, sans bouger, sans dire un mot. Elle enlève son blouson et d’un pas lent, se dirige vers elles comme une condamnée à mort. Long silence. Gros malaise. Je sens ma Jo aussi pétrifiée qu’elle. Elle finit par lui dire salut et les trois autres aussi. « Moi c’est Cherie ».

Je ne sais pas combien de fois, elles ont joué et rejoué le même morceau toute la soirée. Fowley aboie. Constamment. Idées, conseils, insultes. Il transpire, fume, crache, descend des litres de bières, se lève, gesticule, s’énerve, leur fait recommencer l’intro, puis la fin, un couplet, puis le refrain, crie au génie pour finalement conclure que c’est à chier. L’envie de lui sauter dessus pour le démolir m’obsède mais Jo me flingue du regard : « lâche l’affaire. » J’encaisse. La mort dans l’âme. Les conseils qu’il éructe – plutôt des ordres – sont d’une efficacité redoutable. Les filles s’exécutent à la seconde. Le résultat est bluffant. Fascinant, je dois l’admettre. Jusqu’où va-t-il aller ? On est déjà loin dans la torture. Personne ne craque, c’est terrifiant, quelle bande de masos. Jo a les doigts en sang. Cherie se livre au compte-goutte. Nous donne la becquée. Garde son talent bien caché au fond de sa petite personne. Le réserve pour la fin. Elle me fait flipper. Maladroite avec le micro, sa façon de bouger étrange, sa voix inexpérimentée va muer. Elle essaye, joue, tisse sa toile, va te piéger et te manger. Elle a tout compris. En route pour la gloire.

Le gourou sonne le glas. – « ça suffit bitch » Il balance sa Bud sur Cherie qui a tout juste le temps de baisser la tête, la bouteille explose sur la batterie. Sandy reçoit des morceaux de verre dans les cheveux. Il s’esclaffe et applaudit. Glauque à mort. La caravane de l’horreur. Il est déjà dehors, on le suit…tétanisés d’effroi. – « faut qu’on trouve un nom ». D’un coup joyeux, Il prend Jo par les épaules, embrasse sa tignasse brune. Elle tient à peine debout. Mon sang ne fait qu’un tour. C’est dans la poche donc. Soudain doux comme un agneau, il veut nous payer un dernier coup, retour au club. Ça sera sans moi. Ras le bol de tout ce cirque, j’attrape Jo par le bras :

– « Comment tu peux supporter ça ? 

– « Il va nous emmener au sommet, Zomb.

– « J’me casse ».

Notre histoire s’est terminée quand la sienne a commencé : The Runaways. 2 hits, gros contrat chez Mercury, tournée démente au Japon…Tout s’est enchainé très vite. Trop vite pour moi. Trop fort, trop n’importe quoi. Trop bouseux pour Fowley. Je suis le pote encombrant, qui fout la merde, qui dérange ses projets mégalo. Pas besoin de me faire un dessin. J’ai abrégé le calvaire…pour Jo. Le passé lui plombait les ailes, je suis rentré. La petite Cherie a comblé toutes les espérances, leur tandem sulfureux fait couler beaucoup d’encre et de larmes.

Retour à Wynnewood. Six mois déjà. Je balance ma canette qui percute le réverbère. Samedi soir glacial, Ardmore Park. Jo est à Berlin. 3e hit « Queens of noise » que j’écoute en boucle dans mon taudis. Je devrais me réjouir, j’ai enterré mes vieux.

I love rock’n’roll.

Muriel H.

Décembre 2017.

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Karen

Karen

5, 6 ans…peut-être plus. Dernier concert à Greenwich village en 73, Bob Dylan était passé la saluer, très discrètement. Puis plus rien. Disparue, plus de nouvelles. Je n’ai pourtant pas eu trop de mal à la retrouver. Quelques pistes foireuses, des bouts de vidéos improbables tournées dans sa maison, m’ont conduite jusqu’ici, au fin fond du Colorado. La question me brûle les lèvres. Mais qui a-t-elle autorisé à la filmer dans sa plus stricte intimité ? Images…pathétiques…indécentes. J’ai arrêté le visionnage avant la fin. Aujourd’hui c’est moi, qu’elle accepte de recevoir, pour lui poser des questions. Sa dernière interview sans doute. Je suis terrassée de honte.

La maison est presque vide. Il n’y a rien. Un meuble ou deux, une chaise, une table. Vieille bicoque de campagne. On est à la cuisine, grande pièce blanche, odeur tenace de tabac, café cramé depuis des lustres dans une casserole. L’évier est crade, la vaisselle déborde. Sur la table, des cendriers pleins, des mégots et des mouches noyées dans une bouteille de vin. On croirait le lendemain d’une bringue. Une bringue solitaire. Lourde atmosphère de convalescence et senteurs bizarres, médicamenteuses, eucalyptus et niaouli. Ça sent la fin. Tout le monde sait qu’elle est très malade. Enfin tout le monde…les rares personnes comme moi qui se souviennent d’elle. Je la regarde gratter un peu sa guitare, elle fredonne. Calme, paisible. Accords usés, sons bousillés mais quelques notes intactes surgissent encore. Sa voix si singulière n’est plus qu’un murmure, des bribes de chansons reviennent, mots écorchés d’outre-tombe, brisent le silence et s’évanouissent aussitôt. A bout de force, au bout d’elle-même, de sa vie, chaotique, de galères en survie perpétuelle. Elle doit jouer demain à New York, elle se demande si elle va y arriver. L’étau dans ma gorge se resserre un peu plus, je me contiens. Je veux garder intact cet instant si précieux. Elle est douce, me sourit légèrement. – « vous ne devriez pas être ici ». Elle me tend sa guitare et se lève. – « un café ? » J’aurai préféré n’importe quoi d’autre pour me vriller le cerveau. – « Je n’ai plus d’alcool » Elle me tapote l’épaule. Je n’arrive pas à définir l’état dans lequel je suis. J’hésite entre partir en courant ou vomir.

Son café est très bon, fort. – « J’aimai beaucoup Tim Hardin, c’était un mec bien ». Empruntée, je tiens sa guitare délicatement, comme un objet fragile, j’ai peur qu’elle ne tombe et se casse, le manche me brûle les doigts, en une fraction de seconde, j’imagine le pire scénario, la une des journaux, la fameuse Gibson 12 cordes de Karen Dalton, réduite à néant par la maladresse d’une journaliste débutante… Avant que je ne me vois déjà renvoyée, à la rue, sans emploi, elle reprend sa guitare et m’extirpe de cette vision d’horreur. Je reconnais « Reason to believe ». Magnifique chanson. – « Je regrette de vous avoir dit oui, je n’ai pas envie de parler ». Son regard me frôle, ne s’attarde pas. Ma panique est perceptible. – « Je la chanterai demain. Je l’ai toujours chanté ». S’en suit un monologue sur les étapes importantes de sa carrière, des dates clés, des anecdotes, je fais les questions et les réponses, elle ne peut qu’acquiescer, je récite sans effort, sans notes, c’est presque du par cœur, sait-elle que je suis sa plus grande fan, que je l’aime plus que tout, que sa voix, son interprétation si authentique de toutes ces chansons qui ne sont pas les siennes mais qu’elle aurait pu écrire, m’ont aidé à supporter une enfance terne et ennuyeuse dans une bourgade de péquenauds dégénérés du Montana. Elle s’arrête et lève les yeux sur moi. J’ai dû penser trop fort. – « vous êtes différente des autres ». Je m’accroche à ma tasse de café, tourne frénétiquement la petite cuillère. – « faut pas vous en faire, ça ira ». Étrange cette phrase…soudain familière. Ça ira…L’interview ? Son état de santé ? Je pense au concert prévu demain, retour à New York. Un long voyage. Elle est si maigre. Pourquoi ce come-back ? Qui a eu cette idée…folle. Elle ne s’en remettra pas.

Dans son immense enclos, un vieil âne gris, poil hirsute, mal en point, semble figé dans le paysage, les monts enneigés en arrière-plan découpent le ciel d’un bleu étincelant. Elle me raccompagne, croise ses bras sur sa veste en laine noire, élimée aux manches. J’ai garé ma voiture en bas du chemin. J’ouvre la portière… – « vous viendrez ? »

Je la regarde disparaître dans mon rétroviseur. Je remonte la vitre, il fait froid.

 

Muriel H. Juillet 2017.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Debbie

debbie

Le ciel laiteux à perte de vue. Le toit immense, gris et sale. J’aime cet endroit. Je monte toujours à un moment ou à un autre de la soirée. Quand ça devient chiant, quand j’ai plus envie de parler. Une minute suffit. Un infime répit. Un silence pas tout à fait profond, le bruissement de la rue, en bas, des gens qui se lèvent, qui vont partir bosser, je ne sais plus ce que c’est, ce que ça veut dire «d’aller bosser». Je reste jusqu’à la fin de l’aube, quand le soleil timide arrive, quand il est encore doux, avant qu’il ne brûle la ville. Ils doivent me chercher, tous. Elle a disparu. Elle a encore disparu. «Debbie elle est où, tu sais non ?»

Le champagne tiède dans mon verre…Une dernière clope. J’arrête le temps. Pause Blondie. Mon blouson brille, mes cheveux jaunes, lèvres rouges et vernis noir. Étrange sensation, indécente, d’éclairer ce toit au milieu de nulle part, de déranger la nuit qui finit. C’est beau et triste à la fois. Je suis conne surtout. D’aller à toutes ces soirées. D’accepter toujours. Dire non à Andy … «c’est pour toi…» Il croit que j’aime cette faune hystérique. Plus maintenant. Rentrer ivre. Rigoler le lendemain avec Lou au téléphone. «J’ai vraiment dit ça ?» Les effets de l’alcool sur moi…Ce n’est pas un scoop. Je suis la première étonnée de mes capacités à inventer toutes ces conneries. Les yeux écarquillés des journalistes, Jerry bouche bée, JM hilare. Tellement jouissif de me relire dans les tabloïds. C’est l’enfer pour démentir, Chris m’engueule, je me fais jeter par le groupe, tout le monde…Je m’en fous. La seule chose que j’aime à la Factory, c’est le toit de l’immeuble. L’escalier déglingué pour y arriver. Je suis tombée plusieurs fois. Andy comme un fou voulait le détruire immédiatement et en construire un autre. Je ne me rappelle plus ce que je lui ai dit pour le convaincre de garder ce vestige intact…témoin de tant de virées nocturnes…le fer rouillé des marches défoncées par les rangers des Pistols, des Clash ou des Ramones…Mythique ! Léger sourire, ma fougue l’a amusé, il a fini par renoncer.

Bizarre cette obsession pour un escalier pourri qui va rendre l’âme. Quand je pense que Patti se bat pour la reconnaissance du rock comme un art…j’ai honte. Je vais descendre. Faire un tour au CB’s, voir ce qui se trame. Ici, être filmée, photographiée, sans relâche, comme une bête curieuse…je ne supporte plus. Alors je décroche. Absente au tableau. Ils me trouvent distante…tant mieux. C’est plutôt drôle. Je leur raconte des cracs, ce qu’ils ont envie d’entendre. J’aime être détestable. Ils adorent ça. Je les sens à l’affut tous, ils traquent les nouveaux talents, les nouveaux codes, quelque chose se prépare, un mouvement, un style musical radical, ça va leur exploser à la gueule, ils paniquent, ne contrôlent plus rien, veulent savoir d’où ça vient. Faudra être au première loge, quand ça va démarrer, les signer tout de suite, ceux qui seront les meneurs, les chefs de meute. C’est plutôt excitant d’être dans l’œil du cyclone. J’erre nonchalante dans un nid de guêpes.

Je pars. Dernier coup d’œil dans cette immense pièce de théâtre ridicule où tout le monde s’arrache la distribution des rôles auprès d’Andy qui a disparu, revient, accaparé, interpellé sans cesse, chahuté ou encensé par cette faune délirante d’anonymes et de célébrités en quête de pouvoir.

Je vais au CB’s. L’air est doux. Je souris car je n’y vais plus pour servir des bières désormais. Je l’ai écrit un jour dans les chiottes. Je sais où est ma phrase, sous le lavabo.

« Essuie tes yeux sunday girl, ton jour viendra »

Muriel H. Avril 2017.

Steven

 

steve

Je monte dans leur bus à reculons pourtant poussé derrière par une bande de fou furieux. Je trébuche, balance mes affaires sur la première place libre, m’affale sur le siège. Ils défilent et s’installent les uns après les autres dans un joyeux bordel, j’ai l’impression de partir en colonie de vacances. Les roadies sont avec nous, je m’étonne. L’un deux me répond, enthousiaste, que le second bus est en panne. Ravi de voyager avec les stars visiblement. «C’est pas comme ça d’habitude» me lance-t-il narquois. Je note. Je relève la tête constamment, ils me saluent tous au passage, clin d’œil appuyé, sourire amusé. Je préfère ne pas les calculer une fois sur deux et leur répond du bout des lèvres, vaut mieux qu’il me trouve froide et coincée. La jeune française a la boule au ventre, je me sens comme une petite fille qui vient de faire une grosse bêtise…accepter ce job !

Avril 1975. J’ai 25 ans. Eux guère plus. J’adore détester ce qui est entrain de m’arriver : partir en tournée avec Aerosmith, le groupe phare du moment aux Etats-Unis. Une-fille-qui-part-en-tournée avec un band célèbre est une groupie. Je suis journaliste, dépêchée par BEST, le magazine rock n°1 en France, pour couvrir 6 dates en quinze jours, au fin fond de trois états. Ils viennent de sortir leur 3e album Toys in the Attic. 10 millions d’exemplaires vendus. On m’envoie étudier le phénomène. Décrire l’envers du décor. Les fans veulent savoir. Je mesure l’ampleur de la tâche qui m’est confiée. Why me ? Je n’en sais fichtre rien. Sortie major de ma promo, c’est sans doute ça…Nul doute que c’est ça.

J’ouvre mon carnet, mâchouille mon stylo. Il fait déjà très chaud. 9h40, on devrait déjà être parti. Je demande au conducteur, des rires fusent derrière moi. Le chanteur n’est pas là. Coutumier du fait apparemment. Je le vois arriver en courant avec son barda. Il se fait conspuer, insultes, blagues salaces, son lot quotidien. Loin de l’atteindre, il s’esclaffe, leur balance ses sacs, des objets de ses poches. Ils se marrent tous, tout le temps, pour rien. Insupportable.

On the road donc but not again. Je me sens plutôt comme un éclaireur envoyé au cassepipe pour baliser le terrain miné. Première règle de base : ne pas devenir ami avec eux. Dixit Lester Bangs. Elaborer une tactique d’approche. Etablir la confiance. Poser des questions…intelligentes. Sur leur musique avant tout. Jouer l’initié…ça va les intriguer.

Règle n°2 : ne pas fumer le calumet de la paix et danser nue autour du feu. Autrement dit : ne toucher à rien. No drugs, no sex, le rock suffira bien. Rester lucide, clean.

Règle n°3 : Ecrire la vérité. Ne pas se laisser influencer. Par leur manager surtout, redoutable, on m’a prévenu. «Ecris qu’ils sont sympas…» Très intéressant… et je préfère oublier toute le reste…Ses recommandations bidons, ses conseils ridicules, ses idées de questions foireuses. Au secours. Vous me laisserez faire mon job, merci. Redoutable ? Pour négocier les contrats sans doute. Mais d’où sort-il ? Comment devient-on manager d’un groupe ? Je vais me pencher sérieusement sur la question.

Le bus démarre, s’ébranle avec toute cette fine équipe à bord, on part enfin. Le voyage s’annonce épique. Je m’enfonce dans mon siège, me recroqueville sur mes compétences, mon professionnalisme, j’aimerai dormir, étouffer ma petite voix intérieure pour une fois, lancinante, angoissante, qui me rabâche « garde le cap… garde le cap » Drôle de pression. Je sors un bouquin finalement et m’endors dessus, bercée par le brouhaha ambiant, je ferme les yeux…ce sympathique bastringue s’évanouit dans le néant.

Il vient de s’asseoir à côté de moi, sauter plutôt, avec fracas, retombe, je sursaute et me réveille bien-sûr. Steven Tyler en personne. 10 questions à la seconde, il parle vite, fort, gesticule. Je me redresse tant bien que mal, le regarde sans rien comprendre. Son visage est étrange, fendu en deux par sa bouche immense. J’attrape mon carnet, mon stylo. Vite, trouver une idée, des questions, là maintenant…Il se lève, revient 5 mn après. Ses yeux noirs derrière sa frange me scrutent. Je le sens légèrement agacé. – « Pas de panique je viens dire bonjour, tout va bien pour toi ? » – « euh… oui…oui » Etablir une tactique d’approche…Raté ! Règle n°4 : anticiper.

Je navigue avec eux dans une bulle. Une bulle qui se déplace à un rythme effréné. Tout le temps. Au pas de charge. Du bus à l’hôtel, de l’hôtel au concert, du concert aux cocktails, des cocktails aux bringues sulfureuses. Rien n’est laissé au hasard. Réglé, millimétré, les rendez-vous, les interviews, les plateaux télé. La bulle se met en quatre pour eux, les protège, les guide, leur mâche tout, leur explique tout. Quoi dire, quoi faire, comment être, avec qui, selon les villes, les Etats, les personnages influant, les journalistes, surtout ceux qui viendront au concert « faut qu’ils fassent un bon papier tu comprends…» J’écris parfois debout, en courant, sur un coin de table, sur un ampli, la litanie de leur manager, sur leur image qu’ils doivent encore travailler, de musiciens « cools » de rock-stars peut-être mais qui ne saccagent pas leur chambre d’hôtel… – eux – .

L’ambiance est survoltée parfois tendue. Ils s’engueulent, se font des blagues, se lancent des défis, s’échangent les filles, les officielles, les célèbres, les clandestines. D’une ville à l’autre, il faut parfois gérer les amoureuses, les éconduites…les obstinées. La personne chargée de cette mission délicate d’apaiser les cœurs brisés est une obscure amie du bassiste, plus âgée. Douée pour la pédagogie. Grande spécialiste des groupies. Pas très à l’aise avec tout ça, j’avoue. Limite écœurée même si la révolution sexuelle est passée par là même si pour la plupart, toutes ces filles savent très bien ce qu’elles font et veulent simplement prendre leur pied, profiter de leur petit quart d’heure de gloire et vouloir sa part du gâteau n’a rien de répréhensible. Certaines plus intelligentes que d’autres réfléchissaient à long terme…n’est pas muse qui veut.

Je préfère me concentrer sur leur musique, leur système de création, cette mystérieuse alchimie des binômes, chanteur-guitariste. Très difficile d’être seule avec chacun d’entre eux. Le grand manitou du son me conseille de brancher Steven quand il s’isole dans sa loge, signe qu’il ne va pas bien et donc prêt à se confier. Prêt à se confier…ouais… Perplexe, je frappe à sa porte. Il me reçoit presque en pantoufle, la moitié de sa tête pris au piège d’une grosse écharpe. Il a mal à la gorge. Problème de cordes vocales. «Je braille trop, avoue-t-il, je devrais apprendre à chanter plutôt !» Je note.

Après les courtoisies d’usage et flatteries sans conséquence, démêler le vrai du faux s’avère complexe. Il essaye d’être à la hauteur de sa nouvelle condition de super héros du rock. Toujours dans l’exigence de ne pas décevoir les fans et sur tous les plans : paroles, musique, attitude…Conscient qu’un bad boy n’est pas forcément crédible pour porter un message politique de paix, de liberté et d’amour…ou au contraire : rien à foutre !  Il reconnait être gêné de ne pas toujours savoir quoi répondre aux journalistes, peur qu’on ne le trouve pas intéressant, de passer pour un crétin. Un énième groupe de rock monté par des potes de lycée. Il voudrait durer. Pondre un tube. – Le – tube qui va les propulser au sommet. Un éclair de génie genre « Whole Lotta Love » des Led Zep. Il attend ça. Je saute sur l’occasion : – « Comment se passe l’écriture des morceaux avec Joe Perry ? » Il inspire 20 secondes et expire, blasé – « Well…Joe…il hausse les épaules, écris que c’est lui le génie. » Je stoppe net d’écrire. Je fixe mon stylo…de longues secondes….embarrassantes. Je relève la tête, il s’est allongé sur l’immense canapé rouge, son peignoir s’ouvre et dévoile un torse lisse et brillant. Il est, à cet instant, incroyablement sexy. Il tousse mais allume un joint qu’il me tend. – « Faut tenir you know, mais j’ai voulu tout ça. Ils m’engueulent parce-que je n’ai plus de voix mais je n’ai pas de roadie pour changer mes cordes moi ! » Cette fois, je bénis ma petite voix intérieure qui me rabâche règle n° 2 règle n°2 règle n°2.

Mon périple avec eux s’achève dans une ambiance tristement exécrable. L’euphorie du début laisse la place à un repli égoïste consternant. Les derniers jours, cauchemardesque, la fine équipe vole en éclats. A Detroit, après 3 shows enchainés dans une même journée, la guerre est déclarée entre Steven et Joe. Les journalistes de Rolling Stone les baptisent «toxic twins». Ils ne se parlent plus, s’évitent en coulisse, prennent des couloirs différents pour monter sur scène, se disputent la paternité d’un single, futur tube planétaire. Aux dernières nouvelles, Steve aurait demandé un bus personnel pour terminer la tournée.

Le phénomène Aerosmith ne déroge donc pas à tous ces préceptes qui s’imposent quand on est un groupe star : drogue, alcool, jalousie, mégalomanie. Leur manager me courre après jusqu’à la porte de l’avion, je ne rentre pas avec eux. Paniqué, il me lance – « bah n’écris pas là-dessus, c’est rien, ça va leur passer, ils sont épuisés… » Pas très cool comme image en effet. Mais pour eux comme pour tous les autres, l’envers du décor n’est pas très reluisant. Les paillettes se décollent et finissent par tomber. Reste une petite trace sombre et gluante.

3 mois plus tard, «Walk this way» se vend à 6 millions d’exemplaires.

Marche de cette façon et tout ira bien.

Muriel H. Avril, mai 2017.

 

Josh

Sans nom 1

Je l’ai vu arrivé, God dam’, avec ses cheveux longs collés aux épaules. Elle sortait de nulle part ou de je ne sais quel enfer, tant elle faisait peur à voir. Ses vêtements lui collaient à la peau, la maintenait debout, de crasse durcie et trous rapiécés par une couche de fils agglutinée par la pluie, séchée par le vent qui avait dû la pousser jusqu’ici…sans parler de ce qui restait de ses chaussures. Sa guitare dans le dos la cassait en deux. J’ai craché derrière mon bar, bon sang, je me suis dit c’est pour moi, elle va me demander de jouer contre un bout de pain et de l’eau.

Ah les hobos, j’en ai vu des affreux débarquer dans mon bouge mais elle…elle me glaçait le sang. Un fantôme de retour chez les vivants. Elle devait carburer à la gnôle frelatée que lui proposait les fermiers sur son chemin. Tandis qu’elle s’avançait vers moi, je me suis dit Josh, évite son regard, des fois qu’elle te jette un sort, j’ai jamais été aussi vite pour essuyer les verres. Un crapaud serait sorti de sa bouche édentée que ça m’aurait pas étonné. Je pouvais plus rien faire d’autre que la regarder maintenant, assise au comptoir, toujours sa guitare dans le dos. Il s’est passé un long moment sans qu’aucun son ne sorte de sa gorge et de la mienne. Je devais pourtant prendre sa commande, mais je me suis ravisé, pauvre fille raide fauchée qu’elle devait être, avec quoi elle allait bien pouvoir me payer.

Ah je les connais trop ces hobos, à jouer les timides pour m’attendrir, ou à chanter le blues pour pas payer leur verre. J’aime pas le blues, je préfère la country, c’est plus joyeux. Et puis des bons j’en ai rarement vu. « Ah vous allez pas chanter du blues Miss, je lui ai dit, c’est pas la clientèle ici ». Je lui ai servi tout de suite un verre d’eau, histoire de bien lui faire comprendre qu’elle aurait rien d’autre. On me l’a fait pas à moi. « Ah je vous connais vous les hobos » j’ai enchainé. Elle bronchait pas. Elle a sifflé son verre d’eau. Elle mourrait de faim, pour sûr, la pauvre gosse. Quel âge elle devait bien avoir. Jolie sûrement à une époque. Elle avait les joues creuses, la peau sur les os. J’étais pas trop mauvais en cuisine, le célibat ça aide, il restait des haricots de la veille, je les avais ratés pour une fois. J’ai réchauffé la gamelle et j’ai posé une assiette devant elle. Elle allait pas faire la difficile. Si tenté qu’elle ait encore un avis sur ces choses là. On aurait dit un moineau, elle mangeait doucement, des toutes petites quantités. Pour faire durer le plaisir ou la peur de se brûler la langue. Toujours sans causer. Ça se trouve elle en avait plus de langue, quelqu’un avait dû lui couper. God dam’, Josh, je me suis dit, c’est pas possible de faire un truc pareil à une pauvre fille. Ah les hobos, je connais leur misère. Y’en faut du courage pour continuer à trimballer sa carcasse dans ce bas monde, quand ta vie est un enfer.

Elle se tenait bien à table. Bonne éducation, pour sûr. J’en ai vu manger la bouche dans l’assiette ou avec les doigts, savait plus ce que c’était un couteau et une fourchette. Qu’est-ce qui avait bien pu lui arriver à cette fille. J’avais entendu parler des familles qui abandonnaient leurs enfants, trop pauvres pour les nourrir. Ils grandissaient seuls dans les bois. On racontait aussi pas mal d’histoires sur des gosses qui s’échappaient des couvents, la discipline était trop dure. Enfin, j’en ai entendu des vertes et des pas mûres dans ce gourbi, les voyageurs…deux trois whiskys et ils racontent n’importe quoi. N’empêche, j’aurai bien aimé connaître son histoire à elle.

Elle a mangé une deuxième assiette et s’est assise au fond de la salle. Elle sortait pas sa guitare, c’était bizarre. Ça se trouve elle chantait bien. Quelque chose me disait qu’elle jouait bien le blues, elle. Une intuition, je sais pas, je me suis dit, Josh, qu’est-ce qui t’arrive, fout la dehors. C’était la fin de la semaine, y’avait du monde comme d’habitude à cette heure là. Je savais plus où donner de la tête, mais j’avais les yeux rivés sur elle, des fois qu’elle parte avec un client, pas de ça chez moi, sont capables de tout ces hobos. Elle attirait l’attention, les regards, personne l’avait jamais vu traîner dans le patelin, tous les fermiers du coin me posaient des questions. Elle foutait les jetons, blanche comme un linge, sans bouger de sa chaise, elle allait faire fuir tous mes clients, la sorcière. Avant que ça tourne mal, j’ai fini par lui demander : « Hé la Miss, tu jouerais pas une petite chanson pour voir ? » …Elle en a mis un temps à sortir sa guitare, ça doit peser son poids ce machin, je sais pas ce qu’elle cherchait dans son ballot d’oripeaux, j’ai bien cru qu’elle arriverait jamais à se relever. C’était long, j’ai sifflé 2, 3 fois pour qu’elle se magne un peu et réveiller mes piliers de comptoir mais s’arrêtaient pas de jacqueter les bougres. Elle a commencé à chanter, les sons sortaient enfin de sa bouche. « Bon, on lui a pas coupé la langue, c’est déjà ça ! » j’ai dit pour détendre l’atmosphère. Tout le monde a rigolé. Un peu d’humour, ça aide.

Il y a des jours comme ça dans la vie qui vous marque. Gravé à jamais. Des jours qui tournent pas rond, bon sang, j’en aurai vu des dingueries dans mon bar. Elle avait une voix d’homme, grave, forte. Jamais rien entendu de pareil. Une brindille qui crachait du feu. God dam’ Josh, je me suis signé, c’était la voix du démon. J’ai failli lui crier de prendre ses clics et ses clacs mais un truc bizarre s’est passé dans mon rade. Un truc qui n’était jamais arrivé avant, depuis une éternité. Le silence. Un silence de mort bon sang et pourtant c’était plein à craquer ce soir là. Tout le monde l’écoutait. Elle chantait bien, pour sûr, je le savais. Ah ces hobos, je me suis dit, cachotier en plus. Pas muette et heureusement, pauvre fille. Elle m’avait jeté un sort. Un grand coup de poing dans la gueule oui.

J’ai raconté et je raconte encore cette histoire à tous les voyageurs qui s’arrêtent chez moi. Pour qu’ils portent la voix de cette gosse aux quatre coins du pays. Certains fermiers disaient qu’elle était célèbre, qu’elle avait fait des disques. D’autres, qu’elle était folle et vivait seule dans les bois.

Bah, les fermiers, 2,3 whiskys…

Muriel H.  Février 2017.

 

Romy

romy

Je suis entré dans la pièce plongée dans le noir, je l’ai cherché du regard avant de fermer la porte derrière moi. Une petite lampe de bureau austère éclairait la fumée de sa cigarette qui montait droite au plafond et tailladait la pénombre. J’ai tâtonné jusqu’au vieux Chesterfield et me suis assis sans faire de bruit.

La première idée qui me vint à l’esprit était de la faire rire. Je cherchai une anecdote, un ragot, je finis par dire n’importe quoi, comme raconter ma journée mais ce n’était franchement pas drôle. «- te fatigue pas s’il te plaît…» Je baissai les yeux. «- il est parti, c’est ça ?» Elle était assise au bout de la chaise, ses jambes croisées, le dos baissé, sa tête enroulée dans un gros pull noir. Je ne voyais que ses yeux métalliques, noyés, ses cernes bleutées. «- Elle a 19 ans. Mannequin bien-sûr. Que voulais-tu que je fasse ? Je ne peux plus lutter contre ça n’est-ce pas ?» Elle écrasa nerveusement sa cigarette et vint se blottir contre moi.

Il avait 25 ans, un musicien anglais…presque célèbre. J’enrageai et jubilai en même temps. Je finissais par tous les détester au bout du compte mais lui, ce fut tout de suite. Fulgurant. Une haine réciproque d’ailleurs. Comment avait-elle pu tomber amoureuse d’un p’tit con pareil. Je n’arrivai pas à me l’expliquer. Heureusement, cette liaison aberrante ne dura que quelques semaines…moins longtemps que je ne l’avais imaginé. Je n’étais pas mécontent qu’elle le laisse partir sans me demander de le rattraper et de le convaincre de changer d’avis comme d’habitude…comme à chaque fois que ça tournait mal et ça finissait toujours mal. Le seul homme fait pour elle, c’était moi. Mais elle ne le savait pas ou plutôt si mais ça ne l’intéressait pas. On se connaissait trop pour être amoureux, franchir le pas, coucher ensemble. J’étais tout le temps là pour elle, c’était suffisant, ma façon de l’aimer. Être à ses côtés. Accepter. Son amitié, ses confidences. Sa vie…toute cabossée.

Elle cherchait inlassablement le grand amour, celui qui vous envoie en l’air pour l’éternité, vous scotche au ciel sans jamais retomber. Cette quête perpétuelle, absurde, aggravait son spleen, l’asphyxiait. Bien-sûr, il y eu quelques bouffées d’oxygène…mais un bon amant quel qu’il soit ne peut effacer une trahison. – La – trahison de sa vie. Des remplaçants, il y en a eu et des illustres, pour stopper la chute, la ralentir, l’adoucir avant le crash. C’était long, lent. Alors elle accélérait, voulait abréger, buvait, fumait, s’étourdissait dans le travail. Les lieux de tournage étaient parfois le théâtre d’intrigues insupportables. Chacun se disputait l’exclusivité de son amitié, de son amour. C’était la valse des prétendants. A chaque film, son drame, ses ruptures.

Je ne lui suffisait pas comme répit. J’étais trop triste, calme, terne. Je ne sais pas ce qu’elle me trouvait au juste. Nos disputes étaient mémorables. On ne s’entendait pas en fin de compte. C’est peut-être ce qu’elle recherchait. Quelqu’un qui lui résiste, lui dise la vérité. Mais ce jour-là, j’en avais assez. Usé d’être le bon samaritain. Je ne trouvai pas les mots alors elle s’est levée. Elle est revenue avec une bouteille de vin. J’ai soupiré. « – tu sais quelle heure il est ? »

On a picolé toute l’après-midi, regardé des vieux films. Le téléphone n’arrêtait pas de sonner. c’était sûrement lui. Elle n’a pas décroché. Elle a voulu m’embrasser, moi aussi, c’était la première fois…ce désir partagé…mais j’ai paniqué. Affolé, je me suis levé d’un bond. Elle était trop belle, si vulnérable à cet instant. Et moi si pitoyable. On allait tout gâcher.

Je suis rentré chez moi presque en courant. Je n’étais pas bon à ce jeu. Je savais comment se terminerait la partie. Mal. J’étais fou d’elle, c’était une douleur indescriptible. La nuit fut longue, mauvaise conseillère, une de plus à me morfondre et jurer que c’était la dernière fois…mes décisions nocturnes s’évanouissaient au petit matin.

Elle commençait un tournage tôt le lendemain matin. Elle m’avait confié son appréhension, le réalisateur était réputé pour son intransigeance. Je voulais l’appeler…et j’ai renoncé. Elle n’avait pas besoin de moi ni de personne, elle avait cette capacité incroyable de recoller les morceaux très vite et de foncer tête baissée dans son travail.

J’ai tourné en rond toute la journée avec un mal de crâne atroce. Je lisais brièvement les journaux éparpillés sur mon bureau, je suis tombé sur un article qui annonçait leur séparation. Avec une photo d’eux…étrange…une photo des jours heureux. Pour une liaison qui n’avait duré qu’un mois ou deux…c’était effrayant.

Le téléphone n’arrêtait pas de sonner. Je savais que c’était elle. Je ne voulais pas décrocher. Elle a fini par laisser un message.

«- Rejoins-moi à Londres ce soir. Je t’expliquerai. »

Muriel H.

Décembre 2016

 

Saturday Night Gérard

gerard

De l’eau sur ma nuque, mon crâne, mes yeux. Je reste un long moment, tête baissée, à regarder l’eau s’écouler dans le trou sale du lavabo. Tout est sale ici et rouge. Tout est rouge, les chiottes, la lumière, les murs.

On se croirait dans un labo photo. Un peep-show oui. Je saigne, je crache du sang. Je me suis pris un coup de poing dans la mêlée. Mais qu’est-ce que je fous là bon sang. Cette boîte has been des années 80. Je me rappelle quand je venais ici j’avais 17 ans. Les videurs nous laissaient entrer. Je connaissais tous les serveurs, des potes pour la plupart. Rien n’a été refait. Tout est vieux, ringard. Comme moi. Rien n’a changé. Moi si. Rapide coup d’oeil dans le miroir. Ouh. Mon brushing n’a pas tenu, mon fond de teint a coulé. Sale gueule. J’ai des vilaines cernes qui me bouffent le visage. Je ne m’étais pas rendu compte à quel point. Mais qu’est-ce qui m’a pris de revenir ici. J’ai passé l’âge franchement. Qu’est-ce que je veux prouver ? Je danse encore très bien, merci. Quoi alors ? Qu’on me reconnaisse ? Retrouver des copains de virée ? Mes amours de jeunesse…Quand bien même, ils ne seraient pas tous assez cons pour faire leur come-back au Marquis danser sur…moi.

Ben moi si. Assez con pour pointer ma grande gueule et me mêler encore et toujours de ce qui ne me regarde pas. Enfin…je connaissais une des femmes qui s’est crêpée le chignon, je-me-suis-senti-un-peu-obligé de l’aider. Mon âge, presque voisine, elle habite à quelques rues de chez moi. On se croise de temps en temps à la boulangerie du coin, pour préciser à quel point ma vie est palpitante. Elle s’est souvenue de mon tube sorti en 87 et a engagé la conversation. D’habitude, tout ce qui peut flatter mon ego me rend plutôt sympathique mais elle m’a demandé avec un aplomb déconcertant comment j’avais réussi à chanter « une telle merde » Là… j’ai tout de suite compris ce qui avait pu provoquer la première bagarre et je-me-suis-senti-un-peu-obligé d’en déclencher une deuxième…

C’est comme ça…la la la la…On ne se refait pas. Se bagarrer dans une boîte, c’est vraiment minable, je l’admets. Surtout à mon âge. J’avais l’impression d’être Tony Manero dans Stay’in alive avec mon petit pansement au coin du sourcil sauf que je n’ai jamais porté de costard blanc trois pièces, dommage, c’était la classe quand même, paraît que ça revient à la mode. Je ne suis pas parti hélas, je suis retourné m’asseoir au bar. Le serveur m’a gentiment fait comprendre de ne pas m’éterniser. Les regards de tous les clients posés sur moi étaient loin d’être bienveillant mais les gars de la sécu ne m’ont pas viré, manquerait plus que ça qu’il fassent les malins avec moi vu que d’habitude je leur signe des autographes.

« On va ramasser des millions fiston » Ces mots résonnent encore dans ma tête. Je ne citerai pas le nom du producteur très connu qui me rabâchait cette phrase à longueur de journée. Enfin, au bout du compte, c’est surtout lui qui s’en est mis plein les poches. Bah… j’en ai un peu profité quand même, faut être juste. Je me suis acheté une voiture, un appart, des fringues de luxe, des voyages au bout du monde…Avec un seul tube. Un seul tube dont je n’ai même pas écrit les paroles ni la musique. On m’a souvent demandé pourquoi je n’avais pas continué. J’étais un crétin à l’époque, je le reconnais. J’aurai pu prendre des cours de chant, de guitare, contacter des auteurs-compositeurs reconnus…ça ne s’est pas fait…et dans le sens inverse non plus d’ailleurs. Personne n’avait envie de travailler avec un bellâtre prétentieux…qui savait tout juste chanter en plus. Mais…j’étais beau. Ça pour être beau…la nature m’avait bien gâté. Très jeune, j’ai compris que j’allai pouvoir tirer profit de mon physique…agréable. D’ailleurs…J’ai de beaux restes à 53 balais.

J’ai insisté pourtant : mais je vous assure, je ne sais pas chanter…

« C’est pas grave ça » soufflait une voix de femme dans la cabine de l’ingé son, derrière la vitre, bien planquée…Je la voyais à peine, brune, de dos, chemise blanche très classe. Ce casting quand j’y pense…c’était tellement drôle, grotesque et terrifiant à la fois. Tous ces types comme moi, ados, boutonneux, un peu enrobés, et moi, pédant, j’étais plus beau qu’eux, j’avais le sourire carnassié, j’avais…ce truc en plus, cet égo…sur-dimensionné. C’était tellement évident, je sortais du lot bien-sûr, ils allaient me sélectionner, j’étais pas con, je sentais leur regard, ce frémissement, leur chuchotement, tête baissée, les mains devant leurs bouches, penchés sur la console à bidouiller un son hypothétique, hypnotique, un début de chanson… « ouais, c’est bon, continue, t’es pas mal là » Et moi, à me trémousser devant le micro, ma main dans les cheveux, petite chorégraphie minable que j’avais pompé à la télé, un obscur clip du Jacky show…

J’étais un bosseur pourtant, on ne pourra jamais m’enlever ça, je voulais vraiment être bon, j’étais sincère. Mon heure de gloire passée, le vent a tourné et toute la production m’a lâché. Une fois le fruit bien pressé et le gros paquet de fric encaissé, toutes les portes se sont fermées, j’étais has been, ringard, plus rentable. Je n’ai pas traversé le désert, j’y suis resté plus de vingt ans, j’y habite toujours, j’ai planté ma tente. Je suis amer, c’est vrai, les médias m’ont massacré, personne ne m’a soutenu quand il a fallu prouver que c’était bien moi qui chantait sur scène. Cette foutue bonne chanson me colle à la peau, comme l’encre d’un vilain tatouage incrustée à jamais sous l’épiderme. Ce refrain tenace, cette mélodie efficace gravée dans la mémoire des français m’obsèdent jour et nuit…j’aurai pu me réjouir si seulement je les avais écrits.

« Un dernier cognac, Gérard ? On va fermer »

– « allez.»

Je sais pertinemment qu’il ne va pas fermer ce crétin, c’est pas encore l’heure, il a surtout très envie que je me barre. Je suis l’ombre au tableau dans sa boîte de merde…la tâche…dure à faire partir.

Le videur m’a tapé sur l’épaule. Le serveur s’est interposé « c’est bon Robert, il y va » Brave garçon.

« Ce soir, on va ramasser des millions, hein Gérard ? » Ils se sont tous mis à rire et à chanter ce putain de morceau à la con. J’ai pouffé en vidant mon verre. « Ciao la compagnie ».

J’ai croisé ma voisine à la sortie…amochée elle aussi…Je ne sais pas pourquoi elle-s’est-sentie-un-peu-obligée de me lancer joyeusement, histoire de se réconcilier…à demain à la boulangerie !

A demain à la boulangerie. Quelle conne.

J’ai couru pour me cacher au coin de la rue.

J’ai vomi.

Muriel H. Novembre 2016.